vendredi 4 mai 2012

Fragment 1


Commencements

    Puisqu’il faut bien qu’il y ait un commencement à l’écriture – à l’écrit :
    Il est dérisoire de prétendre esquiver l’acte d’institution qui fonde toute écriture par des protestations de modestie, de doute ou de prudence : ce sont là des signes codés, comme les autres : ils ne peuvent rien garantir. L’écriture déclare, et c’est en cela qu’elle est écriture. (1)
    A l’instant d’écrire :
    Franchir le seuil
   Ô premier deuil

   Comment s’effectue le passage du silence à l’écrit ? Un tremblement de l’écriture, parfois, le révèle ; ce tremblement est provoqué par l’écoute, l’ultime et immémoriale écoute qui fait, quelque part, basculer la langue et la pensée. Mais le miracle est que la langue, loin d’en être entamée, s’en trouve enrichie. (2)
    Remarque pré-liminaire – limen ou limbus : sommes-nous au seuil ou encore dans les limbes ? Le deuil : douleur causée par une perte, ou renoncement. Renoncement à la totalité, l’intégrité de ma substance : car franchir le seuil de l’écriture déclenche en moi cet écoulement, de moi hors de moi. Douleur ou renoncement ? Comment s’effectue le passage du silence à l’écrit ? Peut-il n’être jamais que révélé, par un tremblement de l’écriture, sans conteste ténu.

    J’imagine : le scribe composant son poème et sa main tremblant avant le geste irrémédiable qui marquera l’argile du stylet, le papyrus du calame, le papier du pinceau ou de la plume. Ce tremblement n’est-il  qu’hésitation ou provoqué par l’écoute ?
    J’imagine encore : le lettré écoute sa voix intérieure, répétant sans cesse, ressassant le poème inchoatif. La curiosité m’arrête : j’imagine le déploiement des signes alphabétiques, s’amalgamant en un mot, en une phrase, combinatoire des lettres imposée par la succession des phonèmes. Mais qu’en est-il des écritures à images, des cunéiformes, des hiéroglyphes ou idéogrammes ? L’écoute du poème à écrire ne suffit plus, une visualisation est nécessaire, pour choisir dans les combinaisons admises de traits les seules pertinentes, qui réaliseront l’adéquation du poème et de sa forme écrite.
    L’ultime et immémoriale écoute : par un étrange renversement, Ibn ‛Arabî écrit : Le sama‛ (l’écoute)  est l’action des calames divins écrivant sur le livre de l’existence. (3)

    Les livres sacrés ont-ils un commencement ? certains n’en ont pas besoin, étant eux-mêmes commencement. Bereshit : « commencement », ou : Voici le livre sur lequel il n’y a point de doute  (sourate de La génisse) ; la liturgie romaine perpétue une lecture sacrée qui a commencé à la Genèse : Sequentia sancti Evangelii ou la recommence une fois de plus : Lectio sancti Evangelii.
    Enuma elish : « quand sur la hauteur » nous fait entrer de plain pied dans le récit ; l’épopée n’est déjà plus le texte saint, le poète doit alors invoquer les dieux ou les muses : « pour commencer, chantons les Muses Héliconiennes », « Chante, Déesse, la colère du Péléide Achille », « C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire », ou se met en scène : « Je dirai au monde les exploits de Gilgamesh », « Je chante les armes et le héros » (la déesse n’est alors plus qu’accessoire : « Muse, rappelle-moi les causes »).
    Mais notre temps n’est plus à l’inspiration divine : ce ne sont pas des images, des idées ou des vers que la voix mythique de la Muse souffle à l’écrivain, c’est la grande logique des symboles, ce sont les grandes formes vides qui permettent de parler et d’opérer (4) ; le discours doit chercher ses ressources en lui-même, lutte perpétuelle contre le bruit, la désagrégation ; là sans doute est le deuil, et l’infime espoir que le miracle se produise : que la langue s’en trouve enrichie.

(1)  R. Barthes, Critique et vérité
(2)  E. Jabès, Le Seuil, le Sable
(3)  in J. During, La musique et l’extase
(4)  R. Barthes, Critique et vérité