jeudi 3 mai 2012

Puisque "Science en ondes" est un magazine consacré aux sciences, il convient de tenter de répondre à la question qui se pose immédiatement : « qu’est-ce que la science ? ». Voici quelques éléments de réflexion, non exhaustifs, mais qui devraient permettre de comprendre "d'où je parle".


    Les a priori idéologiques, sociologiques ou même affectifs sont tellement prééminents qu’une réponse simple mais rigoureuse est difficile : le problème lui-même traverse l’ensemble des disciplines qui se revendiquent de l’approche (ou de la méthode) scientifique. Le statut de la science dans la société industrielle occidentale est lui-même soumis à objections.

Champs cognitifs

    Décrivons pour commencer, au sein des activités humaines, différents champs (je reprends ici des extraits de l’Aide-mémoire au Cours de Zététique de H. Broch, pp. 42-41) :
–    les champs de production : agricole, industriel, artistique
–    le champ communicationnel, lié à l’interaction entre individus ou groupes d’individus : langage, relations humaines, organisation (politique, syndicale) de la société, amitié, amour, relations familiales…
–    les champs cognitifs (activité spécifiquement humaine liée à la tentative de comprendre notre environnement immédiat ou plus lointain) : champs de croyance (religions, idéologies politiques), champs de recherche (mathématiques, sciences de la nature, technologie…)

    Citons, toujours d’après Broch, les conditions simultanément nécessaires pour qu’un champ cognitif soit une science, ce que nous appellerons scientificité de ce champ cognitif :
–    la communauté, formée de personnes ayant reçu une formation spécifique, entretenant des rapports étroits entre eux et poursuivant une pratique de recherche
–    la société hôte, qui encourage ou, au moins, tolère les activités de la communauté
–    l’acquis, qui est un ensemble de données, hypothèses et théories récentes et raisonnablement bien confirmées (et éventuellement susceptibles de corrections)
–    la méthodologie, qui contient exclusivement des procédés analysables (critiquables) et justifiables (explicables)
–    la problématique, constituée exclusivement des problèmes cognitifs concernant les entités du terrain (voir ce mot) et des problèmes concernant d’autres composantes du champ cognitif
–    les objectifs, qui incluent la découverte et/ou l’utilisation des lois gouvernant les entités du terrain, la transformation d’hypothèses en théories et l’affinement de la méthodologie
–    le globalisateur, ou arrière-plan philosophique, formé :
a)    d’un principe de découverte, suivant lequel le monde est composé d’objets concrets changeant suivant des lois (pas d’objets « fantomatiques », i. e. inaccessibles à l’expérience, ne changeant pas ou changeant sans loi)
b)    d’une théorie « réaliste » de la connaissance (et non pas faisant place au principe d’autorité ou à des modes de connaissance accessibles aux seules personnes habilitées à interpréter des textes « canoniques », aux « initiés »)
c)    d’un système de valeurs prônant clarté, exactitude, profondeur et consistance logique
d)    d’une éthique de libre recherche de la vérité (non guidée par l’utilité, le consensus ou la conformité à un dogme)
–    la nature du champ, qui est du type recherche
–    les instruments, constituant un ensemble de théories logiques ou mathématiques, modernes (non un ensemble vide ou constitué de théories obsolètes)
–    le terrain, composé exclusivement d’entités réelles, ou présumées telles par la communauté
–    le fonds, c’est-à-dire un ensemble de théories (non finales), d’hypothèses et de données récentes, testables, compatibles avec l’acquis et obtenues précédemment par le champ
–    il existe au moins un autre champ de recherche (contigu) tel que :
a)    acquis, méthodologie, objectifs, globalisateur, instruments et fonds des deux champs aient des intersections non nulles,
b)    le terrain de l’un des champs soit inclus dans celui de l’autre (ou que chaque élément du terrain de l’un des champs soit élément d’une partie de l’autre).

Méthode expérimentale, réfutabilité

    L’un des fondements de la scientificité (au sens de Broch) d’un champ discursif ou cognitif est la méthode expérimentale, autrement dit la confrontation perpétuelle du discours interprétatif avec l’observation. Nous n’entrerons pas dans la querelle d’antériorité (si querelle il y a) entre observation et théorie, ce qui nécessiterait une étude historique approfondie des origines des sciences, ou même du fonctionnement des proto-sciences.
    Par exemple, Newton a-t-il inventé la gravitation universelle en s’interrogeant sur la chute des pommes, comme le dit la légende, ou la perpétuelle chute de la lune vers la terre ? ou plutôt en analysant les failles, les incohérences ou l’incomplétude des théories existant à son époque (celles de Copernic, Képler, Galilée ou Descartes par exemple) ? La question est plutôt : une fois établi le formalisme de sa nouvelle théorie, a-t-il été capable de donner l’explication d’observations mesurables (par exemple la vitesse de la chute d’un objet, le phénomène des marées ou la régularité du mouvement des planètes) ? Or il se trouve que la théorie préconisée par Newton est plus à même que celle de Képler, disons,  pour expliquer ces phénomènes observables, et donc a été retenue comme la meilleure (d’autant qu’elle n’a pas été contredite – infirmée dirons-nous, et du moins dans ses « conditions normales d’usage » – par les expériences ultérieures, et qu’elle a de plus prouvé sa capacité prévisionnelle, par exemple dans le cas du calcul de la période de la comète de Halley).
    La théorie de la circulation sanguine décrite par Harvey en 1628 et la théorie des humeurs, en cours jusqu’alors, ont été départagées par l’expérience de dissection et d’observation d’un organisme vivant. Plus près de nous, l’idéal de la méthode expérimentale à été décrit par Claude Bernard qui, dans son Introduction à la médecine expérimentale, a définitivement donné son statut scientifique à la médecine clinique.

    En s’interrogeant sur le statut épistémologique de la méthode expérimentale, Karl Popper définit un critère de scientificité pour une théorie : c’est celui de la réfutabilité ou de la falsifiabilité : une théorie scientifique opératoirement efficace restera valide tant qu’elle ne se trouvera pas réfutée par une expérience (observationnelle en général) qui la contredirait. Par exemple, la relativité générale (Einstein, 1915) est, jusqu’à nos jours, la « meilleure » théorie de la gravitation (au moins dans le domaine astronomique ou cosmologique), dans la mesure où elle a passé avec succès tous les tests de réfutation qu’on lui a objectés (Eddington, 1919, et plus récemment, l’observation des « lentilles gravitationnelles »). Un autre exemple encore plus important par sa portée philosophique est celui de la mécanique quantique, largement contestée à sa naissance, dans son interprétation et son « applicabilité ». Or elle aussi, et avec d’autant plus d’éclat que l’un de ses créateurs a été l’un des ses plus grands critiques (Einstein), a brillamment réussi tous les tests de réfutabilité qui lui ont été opposés.

Non-scientificité de quelques champs cognitifs

    En gardant à l’esprit ces remarques, on peut exclure de la catégorie des sciences un certain nombre de champs cognitifs, tels que la philosophie ou la théologie, dont le rapport à l’expérience au sens strict donné ci-dessus, par exemple pour les notions de « Dieu » ou « Être », est inexistant.
    Que dire de l’histoire (en tant que discipline universitaire) et de la littérature (non dans le sens de processus de création artistique, mais d’analyse ou de critique d’un texte déjà établi) ? Ici, le terrain observé est : l’archive, dans le cas de l’histoire (ou le fragment, le monument, en archéologie) ; ou le texte (une version d’un texte), dans le cas de l’analyse littéraire. Ce qui permet de garantir le caractère scientifique de ces champs est que le chercheur se conforme à des règles méthodologiques acceptables, qu’il aura décrites par ailleurs, éventuellement mises en exergue de son travail, et qui puissent servir de référence en cas de contestation. Il n’est pas certain que cet historien « idéal » existe réellement dans la communauté universitaire. Néanmoins, les conditions d’une scientificité de l’histoire (ou de l’analyse littéraire) ont fait l’objet d’une réflexion approfondie dans les travaux de Bloch, Foucault ou Barthes, pour ne se limiter qu’au domaine français.
    Un cas « pathologique » parmi les champs cognitifs, en particulier parce qu’il possède une position stratégique dans la définition même de scientificité, est celui des mathématiques. Le discours mathématique est foncièrement conventionnel, c’est-à-dire démarqué d’une référence directe à l’expérience sensible (hormis par l’intermédiaire d’une idéalisation extrême). Ici, le critère expérimental – de réfutabilité – est celui qui confronte la conjecture (l’énoncé du théorème) à sa démonstration. C’est dans l’acceptation de l’exactitude (la vérité) de la démonstration par la communauté des mathématiciens que réside la validation de la conjecture (on peut voir dans cette démarche l’équivalent de la confrontation de la description théorique à l’expérience matérielle : voir Gonseth, Les fondements des mathématiques).


Références :
http://www.unice.fr/zetetique/
K. R. Popper, La logique de la découverte scientifique, 1935, rééd. Payot 1995